INTERVIEW Anatole Danto, anthropologue maritime et polaire et Gaëlle Lefeuvre, réalisatrice de documentaires

Gaëlle, vos projets vous mênent de la Patagonie aux rives de la Baltique. Anatole, vous êtes un spécialiste des socio-ecosystèmes du grand nord. Au bord de quel océan vous êtes-vous rencontré·es ? 

Gaëlle Lefeuvre : Nous nous sommes rencontré·es au bord de la Baltique... rennaise ! Suite au tournage du film Manjula et la Baltique, je cherchais un·e spécialiste de la pêche dans cette région afin de  contextualiser certains propos de Manjula. J’ai eu la chance de «dénicher» Anatole, et nous nous sommes vu·es à Rennes. Beaucoup de choses à nous raconter dès cette première rencontre... et il a accepté d’être filmé, en tant que spécialiste de cette région.

L'un des deux films que vous avez réalisés en Patagonie, et qui seront présentés au 2D*, montre une réalité consternante : même au fin fond des territoires habités, les mêmes logiques de prédation s'imposent. Mais le second film, Transmission, montre qu'un sursaut est possible pour préserver une culture plus respecteuse de la nature. Comment avez-vous eu les infomations , les contacts permettant ces portraits ? Partez-vous à l'aventure ou est-ce le fruit d'une longue préparation préalable ? 


    Gaëlle Lefeuvre : Oui, mêmes logiques de prédation partout, via les luttes.

    Sur la question des méthodes, les deux films ne sont pas issus de la même démarche, mais à chaque fois, « je pars et je vois ».

    Nous avions décidé -mon compagnon et moi- de partir pour une longue période au Chili. Avant le départ, nous avons été mis·es en contact avec une réalisatrice chilienne qui nous a rejoint·es sur l’île de Chiloé. Elle avait le contact d’Ana, l’éducatrice interculturelle que j’ai finalement filmée dans Transmission.

    Tant qu’il y aura la mer !  a démarré d’une toute autre façon. Alors que nous nous rendions à Coyhaique via les canaux de Patagonie, une manifestation de familles de pêcheurs est montée sur le  ferry. J’ai filmé l’évènement, et nous avons décidé de faire escale sur cette île au retour, afin de comprendre ce qui se jouait. Le film est parti de là, grâce au chaleureux accueil des habitants.

    Au fil des régions où vous êtes allé·es observer les "jeux de pouvoir" à l'oeuvre, et que vous développerez lors de la rencontre du 28 novembre, quelles sont les constantes des pratiques extractivistes, et peut-être les variations dans les résistances locales - quand elles existent ?

    Gaëlle Lefeuvre : Les constantes des pratiques extractivistes sont nombreuses. Je dirais que l’«omerta» en est un des principaux éléments. En effet, si les populations elles-mêmes, ainsi que certain·es journalistes, chercheureuses et activistes ne tentaient pas de dénoncer les faits, nous ne saurions rien de ce que recouvrent en réalité ces pratiques, bien au-delà du seul fait de piller des ressources. On parle du désastre écologique, bien réel, mais les impacts sociaux, sanitaires, communautaires… humains, tout simplement, sont bien souvent les faces cachées du problème.

    La variation des résistances dépend de la forme de pouvoir et de répression que doivent affronter les populations. Pour ne parler que des Mapuche (un peu loin de l’Arctique...), dont l’armée chilienne n’hésite pas à assassiner les leaders, les actions combinent sabotages, voie juridique, institutionnelle (sur le projet de constitution en 2021-22), et actions politico-culturelles (c’est le cas d’Ana, filmée dans Transmission).


    *le 1er février dans le cadre des Cogito du Resam. Au programme : Tant qu’il y aura la mer... (2019) et Transmission (2020)